Document à paraître dans le bulletin de l'Association «9ème Histoire».
Par Didier CHAGNAS, membre de cette association qui mène des études sur l'histoire du 9e arrondissement de Paris et notamment sur les artistes et les écrivains qui y ont vécu.

Une messe pour Isidore Ducasse !

Un jour de  novembre 2010, le 25, en l’église Notre-Dame-de Lorette, un petit groupe de Ducassiens s’est retrouvé pour assister à la messe, célébrée à la demande de M. Christian Gaumy, Conservateur en chef honoraire de la Bibliothèque Universitaire de Limoges,  pour le 140e anniversaire de la mort d’Isidore Ducasse, comte de Lautréamont en littérature.

Pourquoi une messe et une célébration, même aussi discrète, pour un jeune poète révolté qui les  auraient selon toute vraisemblance refusées avec la fougue et la violence exaltées qui caractérisent son œuvre ?

Deux ans  avant sa mort, Ducasse n’avait-il pas écrit de façon prémonitoire les sulfureux « Chants de Maldoror» et lancé ses interdits:

"Qui ouvre la porte de ma chambre funéraire ? J'avais dit que personne n'entrât, qui que vous soyez, éloignez-vous". (Les Chants de Maldoror - Chant I)

Et : « Ci-gît un adolescent qui mourut poitrinaire. Vous savez pourquoi. Ne priez pas pour lui » ?

La première citation est gravée sur la plaque que les amis de Lautréamont ont posée sur le mur de l’immeuble de sa « chambre funéraire » 7 rue faubourg-Montmartre.

Le message semble clair : ni fleur, ni couronne, ni prière! Pas de visites, pas de prêtres  et l’on pourrait ajouter pas de tombeau ! Car avec le temps, les cendres de Lautréamont sont devenues introuvables.

Alors pourquoi une messe?

Les lecteurs de Lautréamont le savent bien, sa provocation, comme son  repentir, mérite d’être nuancée.  En « exergue » de sa deuxième œuvre, « Poésies », Lautréamont place, sans se départir de son art du double sens et de son ironie, une « profession de foi » qu’il faut recevoir également avec  prudence : « Je remplace la mélancolie par le courage, le doute par la certitude, le désespoir par l’espoir, la méchanceté par le bien, les plaintes par le devoir, le scepticisme par la foi, le sophisme par la froideur du calme et l’orgueil par la modestie »

Alors se fondent le bien et le mal, Isidore Ducasse et son double, Lautréamont: « Comme alors le repentir est vrai ! L’étincelle divine qui est en nous, et paraît si rarement, se montre ; trop tard ! (…) Hélas ! Qu’est -ce donc que le bien et le mal ! Est-ce une même chose par laquelle nous témoignons avec rage notre impuissance, et la passion d’atteindre à l’infini par les moyens même les plus insensés ? Ou bien, sont-ce deux choses différentes ? Oui... que ce soit plutôt une même chose... car, sinon, que deviendrai-je au jour du jugement ! (Chant1, strophe 6)

M. Gaumy avait demandé la lecture d’un texte de  Léon Bloy extrait d'un article intitulé "le Cabanon de Prométhée" paru dans  La Plume  du 1er septembre 1890. Voici cet extrait qui fut lu par le célébrant : "le signe incontestable du grand poète, c'est l'inconscience prophétique, la troublante faculté de proférer par dessus les hommes et le temps, des paroles inouïes dont il ignore lui-même la portée. Cela, c'est la mystérieuse estampille de l'Esprit saint sur des fronts sacrés ou profanes".

Après la messe, M. Gaumy évoqua au micro la brève existence de Lautréamont et resitua sa mort et ses funérailles dans Paris en guerre et assiégé.

Le choix de  Notre-Dame-de-Lorette n’est pas à remettre en question. C’est dans cette église que, le 25 novembre 1870, fut donnée l’absoute par l’abbé Sabattier. « Gratuit » est-il précisé dans le registre.

Nous ne savons pratiquement rien des circonstances de la mort d’Isidore Ducasse, rien de plus  que ce que révèlent l’acte de  décès, et la lecture des Chants :

« J’ai reçu la vie comme une blessure et j’ai défendu au suicide  de guérir la cicatrice. Je veux que le Créateur en contemple, à chaque heure de son éternité, la crevasse béante c’est- le châtiment que je lui inflige ». Les Chants de Maldoror, 1869

Le 24 novembre 1871, l’hôtelier du 7 rue Faubourg-Montmartre et un garçon  d’hôtel sont allés déclarer à la mairie que le  poète était mort « à huit heures du matin » et ont  signé l’acte  sans donner « d’autres renseignements»

L’ACTE DE DECES

Du jeudi 24 novembre 1870, a 2 heures de relevée, acte de décès de Isidore-Lucien Ducasse, homme de lettres, âgé de 24 ans, né à Montevideo (Amérique méridionale), décédé ce matin à 8 heures, en son domicile, rue du Faubourg-Montmartre, nº 7, sans autres renseignements. L’acte a été dressé en présence de M. Jules François Dupuis, hôtelier, rue du Faubourg-Montmartre, nº 7 et Antoine Milleret , garçon d’hôtel, même maison, témoins qui ont signé avec nous, Louis Gustave Nast, adjoint au maire, après lecture faite, le décès constaté devant la loi. –J. F.Dupuis. – A. Milleret. – L. G. Nast

Le poète maudit, le précurseur du surréalisme, vécut les trois dernières années de sa vie dans le bas du faubourg Montmartre, dans le  9e arrondissement et dans le 2e arrondissement limitrophe.

A la fin de l'année 1867, rentrant  de Montevideo, Ducasse s'était installé à Paris 23 rue Notre-Dame-des-Victoires (hôtel " A l'Union des Nations"). Puis, il va habiter successivement 32 rue du faubourg-Montmartre, 25 rue Vivienne et 7 rue du faubourg-Montmartre.

C’est à cette dernière adresse qu’il meurt à vingt-quatre ans, le 24 novembre 1870.  

Paris est assiégé depuis le 11 septembre. Dans son « Journal », Edmond de Goncourt écrit à la  date du 24 novembre : « Le chiffonnier de notre boulevard (…) racontait à Pélagie qu’il achetait, pour son gargotier, les chats à raison de six francs, les rats à raison d’un franc, et la chair de chien à un franc la livre». Les Parisiens, privés de nourriture, de bois et de  charbon, souffrent, surtout les plus pauvres, d’affections pulmonaires. La mortalité double en quelques mois.

« Le fossoyeur achève le creusement de la fosse…quelques pelletées de terre inattendues viennent recouvrir le corps de l’enfant. Le prêtre des religions, au milieu de l’assistance émue, prononce quelques paroles pour bien enterrer le mort » Les Chants de Maldoror, 1869.

"Silence ! il passe un cortège funéraire à côté de vous..." Strophe 6, Chant V

Le lendemain, le  25 novembre 1870, après le service religieux à l’église Notre-Dame-de-Lorette, Isidore Ducasse est inhumé au cimetière du Nord (cimetière Montmartre) dans une concession temporaire qui sera reprise deux mois plus tard. La dépouille sera  alors transférée, le 20 janvier 1871, dans une autre concession temporaire et gratuite. Michel Olivès, à qui l’on doit ces précisions, complète : « En 1879 ces concessions sont désaffectées et reprises par la municipalité et en 1900, construction de l’hôpital Bretonneau. Quant aux dépouilles, certaines sont transférées sans nom dans certains ossuaires périphériques mais le concernant, pas dans celui de Pantin comme longtemps supposé ; certaines dépouilles sont laissées sur place et recouvertes peu à peu par les immeubles »

[Transmis par Christian Gaumy. ]